"Aider l'autre peut donner du sens à la vie."

Rencontre avec Serge Guérin, sociologue spécialiste de la seniorisation

Par G. Médard pour WiCare, publié le 19/10/09 - mis à jour le 28/10/09.
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Le terme "aidant familial" est de plus en plus utilisé pour désigner les personnes qui, comme vous, soutiennent au quotidien un proche dépendant. Et vous êtes nombreux à vous interroger sur cette expression, et la réalité qu'elle recouvre. Serge Guérin, sociologue spécialiste du vieillissement et de l'intergénération, répond à nos questions.


Pourriez-vous nous dresser le portrait type d'un "aidant" ?

Un aidant est quelqu'un comme vous et moi. Le lien qui l'unit au malade est souvent familial - un parent, un enfant, un oncle qui est en souffrance, qui a un fort problème de santé. L'âge de l'aidant varie énormément, de 35 à 85 ans. Cela dépend du contexte familial.

Ce sont des personnes qui n'ont pas nécessairement été préparées, ne sont pas nées comme "futur aidant". Autrefois, on parlait de la "fille sacrifiée". Dans chaque famille, il y avait une fille dont on disait : "elle, elle va s'occuper des vieux" (Hugues Aufray en parle dans sa chanson "Dis moi Céline") - d'autant que ça répondait à une réalité sociologique très forte. Aujourd'hui, c'est quelqu'un qui va décider, du moins en partie, d'aider un proche. On choisit beaucoup plus sa famille qu'auparavant - on ne la subit pas seulement. Quand les gens n'aiment plus leur famille, ils s'en vont. Les gens qui acceptent leur famille, la choisissent et luttent aussi pour elle, ils restent. Les aidants sont donc des volontaires : ils choisissent, ils acceptent d'aider l'autre. Ils en font même une force.

Se consacrent-t-ils toujours à des personnes de leur entourage proche ?

Si les aidants sont souvent des aidants familiaux, ils peuvent aussi - en tant qu'aidants informels ou aidants de proximité - venir en aide à un voisin, quelqu'un avec qui ils n'ont aucun lien biologique. Une étude menée par la fondation Novartis et BVA a montré que 18% des aidants assistaient d'autres personnes sans aucune obligation filiale, familiale (résultats de l'enquête disponibles sur le site du magazine La Vie, ndlr)... Et ça c'est merveilleux.

On est dans une société de l'individualisme, de l'individu, ce qui ne veut pas nécessairement dire une société de l'égoïsme. On peut individuellement choisir d'aider quelqu'un d'autre. Il n'y a pas de pression morale, pas de pression spirituelle. C'est simplement en soi : il reste cette permanence, cette immanence, ce caractère mu par une spiritualité personnelle, qui pousse certaines personnes à aller vers les autres.

Une responsabilité tout de même lourde à porter...

L'aidant n'est pas forcément en souffrance lui-même. Ce n'est certes pas tous les jours évident d'aider, c'est un choix de vie difficile. Mais on y trouve souvent une forme de plaisir, une forme de retour. Aider l'autre, se sentir utile à l'autre, c'est quelque chose de positif, qui peut donner du sens à la vie. Certains aidants ont commencé comme aidants informels et ont fini par en faire une profession. Ils ont tellement appris de choses, ils ont tellement eu envie de donner d'eux-mêmes, qu'ils ont décidé d'aider les autres. Cela devient une sorte de vocation, mais aussi un métier.

Y a-t-il un choc des générations ?

L'aidant est très souvent intergénérationnel. S'il s'agit d'un couple, on n'est pas dans l'intergénération au sens de l'aide, mais on est dans l'intergénération au sens où les autres acteurs qui vont participer à la prise en charge peuvent être beaucoup plus jeunes : un aidant de 80 ans qui s'occupe de sa femme a aussi besoin, à certains moments, de se reposer sur d'autres personnes, qui peuvent avoir de 20 à 60 ans...

L'intergénération existe quand celui qui aide n'a pas du tout le même âge que celui qui est aidé. Cela peut aller dans les deux sens : un parent qui va aider l'un de ses enfants, ou un enfant qui va aider l'un de ses parents. Dans le cas de l'aide, le rapport hiérarchique des générations n'existe plus. Le don et l'échange transcendent les générations. Ce n'est plus une génération face à une autre, c'est un individu face à un autre, un besoin face à un autre. En sachant encore une fois que l'aidant seul est en grande difficulté, qu'il a besoin d'une aide générale, de compétences professionnelles et humaines où la question de l'âge n'apparaît pas directement.

Quelle est la place actuelle de l'aidant dans notre société ?

L'aidant est en grande partie un invisible de notre société. On estime entre trois et quatre millions le nombre d'aidants qui consacrent plusieurs heures par semaine à une autre personne en France à l'heure actuelle. C'est une réalité sociologique forte. Depuis la Conférence de la famille de 2006, des demandes ont émané de la société civile, dans l'espace public : statut, aides particulières, fiscalité particulière. Il commence à y avoir une réalité institutionnelle, très lente à mettre en oeuvre, d'autant plus qu'elle est extrêmement lourde en termes financiers. Créer un statut de l'aidant nécessite de se poser des questions sur la retraite, la cotisation sociale... Ça ouvre un champ assez large.

La question est de savoir jusqu'où l'État doit s'immiscer dans la relation aidants/aidés. Cela entraîne une deuxième question, qui fait aussi partie de la visibilité de l'aidant dans l'espace public : s'agit-il d'un rapport individuel où chacun est avec sa morale, ou est-ce qu'il faut qu'il y ait une sorte de code, de haute institution qui valide, qui vérifie que l'aidant est un aidant "politiquement correct" ? Comme très souvent dans une société, les choses sont en train de bouger. Quelque chose est né de façon informelle d'un socle, de la population, et a besoin de se structurer pour aller vers quelque chose de plus focalisé, sans pour autant perdre en souplesse, sans perdre l'âme très forte du départ.

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